Les maladies génétiques du foie ne sont plus des curiosités de cours d’hépato-gastroentérologie. Elles représentent une cause majeure de cirrhose, d’insuffisance hépatique aiguë et de transplantation, chez l’enfant comme chez l’adulte. Pour vous, clinicien, biologiste ou interne, comprendre ce vaste champ de l’hépatogénétique change concrètement la prise en charge : accès aux thérapies ciblées, conseil génétique à la famille, dépistage précoce du carcinome hépatocellulaire. À l’ère du séquençage haut débit et de la médecine de précision, ignorer ces pathologies reviendrait à travailler sans un pan entier de l’arsenal diagnostique et thérapeutique. Pourtant, leur présentation clinique reste souvent trompeuse : cytolyse modérée, cholestase fluctuante, stéatose « métabolique » alors que le terrain est pédiatrique. L’enjeu est donc d’apprendre à « lire » le foie génétique derrière des tableaux apparemment banals.

Définition des maladies génétiques du foie et bases de l’hépatogénétique

Une maladie génétique du foie est une hépatopathie dont la cause principale est une anomalie du génome, le plus souvent une mutation monogénique. Cette mutation altère une protéine clé de l’hépatocyte ou du cholangiocyte : transporteur membranaire, enzyme métabolique, récepteur nucléaire, protéine de structure. Le résultat pour vous est double : d’une part une atteinte hépatique (cytolyse, cholestase, fibrose), d’autre part des manifestations extra-hépatiques (neurologiques, cardiaques, rénales, endocriniennes) qui orientent parfois le diagnostic bien plus que le foie lui-même.

Sur le plan de la santé publique, les maladies hépatiques rares sont loin d’être marginales. Selon les définitions réglementaires, une maladie est dite « rare » lorsqu’elle touche moins de 1/2000 habitants, mais certaines atteintes génétiques du foie, comme le déficit en alpha‑1 antitrypsine, atteignent 1/1500 à 1/3500 personnes d’origine européenne. La maladie de Wilson est estimée à 1/30 000–1/40 000, l’hémochromatose héréditaire C282Y homozygote à 1/220–1/250 dans les populations nord-européennes. Si vous suivez une file active d’hépatologie, ces chiffres se traduisent très concrètement en dizaines de patients potentiels.

Sur le plan conceptuel, l’hépatogénétique s’articule autour de quelques grands mécanismes : surcharge d’un métal ou d’un substrat (cuivre, fer, glycogène, lipides), déficit de sécrétion biliaire, défaut de détoxification, anomalie architecturale du réseau biliaire ou vasculaire. Les centres de référence dédiés aux maladies héréditaires du métabolisme hépatique ont structuré des filières nationales et européennes (par exemple G2M, FILFOIE, ERN‑Metab, ERN‑Rare Liver), facilitant pour vous l’accès à une expertise et à des protocoles standardisés, notamment pour la transition pédiatrie–adulte.

Mécanismes moléculaires des hépatopathies monogéniques : mutations, voies métaboliques et fibrogenèse

Mutations de gènes codant pour des protéines de transport hépatocytaire (ATP7B, ABCB11, MDR3)

Un nombre important de maladies génétiques du foie sont liées à des anomalies de transporteurs canaliculaires. Le gène ATP7B code une ATPase de transport du cuivre : sa mutation dans la maladie de Wilson bloque l’excrétion biliaire du cuivre et son incorporation dans la céruléoplasmine, d’où une surcharge hépatique puis systémique. Les gènes ABCB11 (BSEP) et ABCB4 (MDR3) codent des transporteurs essentiels au flux biliaire : la première pompe les acides biliaires, la seconde transloque les phospholipides. Leur dysfonction définit les PFIC2 et PFIC3, mais aussi des formes plus atténuées comme les cholestases intrahépatiques de la grossesse ou les lithiases biliaires précoces.

Pour vous, ces transporteurs expliquent des tableaux cliniques très concrets : cholestase néonatale inexpliquée, prurit intense, GGT très basse (PFIC2) ou au contraire très élevée (PFIC3), lithiase récidivante chez un adulte jeune non obèse. Sur le plan thérapeutique, ces mécanismes guident le recours à l’acide ursodésoxycholique, aux acides biliaires de synthèse ou aux modulateurs de la sécrétion biliaire aujourd’hui testés en essais cliniques.

Défauts des enzymes du métabolisme intermédiaire hépatique (PAH, GALT, FIC1, CYP7B1)

Le foie est un « laboratoire » métabolique : toute anomalie d’enzyme se répercute vite. Les glycogénoses, les galactosémies, certains déficits du cycle de l’urée ou de la β‑oxydation entraînent une incapacité à traiter un substrat, qui s’accumule et devient toxique. Les gènes GALT, PAH, CYP7B1 ou ATP8B1 (FIC1, PFIC1) illustrent cette logique. Vous voyez alors un nourrisson avec hypoglycémies, hépatomégalie, ictère ou troubles neurologiques précoces.

Un point clé pour la pratique est le caractère souvent multisystémique : une même mutation entraîne à la fois un syndrome de malabsorption, un retard staturo-pondéral, une hypertransaminasémie et parfois une insuffisance cardiaque ou musculaire. C’est cette association, et non la seule cytolyse, qui doit vous alerter sur une erreur innée du métabolisme plutôt qu’une hépatite virale ou toxique.

Stress oxydatif, protéostase et agrégats protéiques intracellulaires (alpha‑1 antitrypsine, CFTR)

Un autre mécanisme fondamental des maladies génétiques du foie repose sur la rupture de la protéostase : la cellule fabrique une protéine mutée qui se replie mal, s’agrège et surcharge le réticulum endoplasmique. Le déficit en alpha‑1 antitrypsine (gène SERPINA1) en est l’exemple typique : l’allèle PiZ produit une A1AT qui polymérise dans l’hépatocyte, formant des inclusions PAS‑positives résistantes à la diastase, responsables d’une hépatite chronique, puis d’une cirrhose et d’un risque accru d’hépatocarcinome.

Dans la mucoviscidose, la mutation du gène CFTR altère un canal chlore exprimé dans les voies biliaires, entraînant une bile visqueuse, des bouchons canaliculaires et une cholangite chronique. Pour vous, l’analogie simple est celle d’un atelier envahi par des pièces défectueuses qui bloquent les chaînes de montage : le foie passe plus de temps à gérer les protéines mal conformées qu’à remplir ses fonctions métaboliques normales.

Voies de signalisation de la fibrose portale et périsinusoïdale (TGF‑β, hedgehog, cellules étoilées)

Quel que soit le mécanisme initial, la plupart des maladies génétiques du foie convergent vers un même stade final : la fibrose, puis la cirrhose. Les cellules étoilées hépatiques, normalement quiescentes, s’activent sous l’effet de signaux profibrosants comme TGF‑β ou les voies Hedgehog et produisent du collagène dans l’espace de Disse. Dans les cholestases génétiques, la toxicité des acides biliaires sur les cholangiocytes et les hépatocytes amplifie cette activation.

Pour vous, l’intérêt pratique de ces voies de signalisation est double. D’abord, elles expliquent pourquoi des maladies très différentes (hémochromatose, PFIC, glycogénose) aboutissent à des scores d’élastographie similaires. Ensuite, elles constituent des cibles de recherche thérapeutique : plusieurs essais internationaux évaluent des antifibrotiques ou des agonistes de récepteurs nucléaires visant à moduler ces cascades, avec des résultats préliminaires encourageants sur la réduction de la rigidité hépatique.

Maladies de surcharge et erreurs innées du métabolisme à tropisme hépatique

Maladie de wilson (ATP7B) : déséquilibre du métabolisme du cuivre, atteinte hépatique et neurologique

La maladie de Wilson illustre parfaitement la logique de surcharge toxique. Par mutation du gène ATP7B, l’excrétion biliaire du cuivre et sa liaison à la céruléoplasmine sont défaillantes. Le cuivre s’accumule dans le foie, puis diffuse vers le cerveau, les globules rouges, les reins et la cornée. Vous pouvez rencontrer plusieurs tableaux : cytolyse chronique chez un adolescent, hépatite aiguë fulminante avec hémolyse à Coombs négatif, ou syndrome extrapyramidal avec troubles psychiatriques à l’âge adulte jeune.

Sur le plan diagnostique, les marqueurs clés sont une céruléoplasmine basse, une cuprurie des 24 heures (ou un cuivre relatif échangeable élevé), et parfois l’anneau de Kayser‑Fleischer à la lampe à fente. La biopsie hépatique quantifie le cuivre intra-hépatique lorsque la biologie est atypique. Le traitement repose sur les chélateurs (D‑pénicillamine, trientine) et le zinc, avec un bénéfice majeur sur la survie si le diagnostic est précoce. Dans les formes fulminantes, la transplantation hépatique guérit le défaut métabolique au prix d’une immunosuppression à vie.

Hémochromatoses HFE et non‑HFE (HJV, HAMP, TFR2, SLC40A1) avec cirrhose et carcinome hépatocellulaire

L’hémochromatose héréditaire est la plus fréquente des maladies autosomiques récessives chez les personnes de race blanche. La mutation C282Y du gène HFE entraîne une hyperabsorption intestinale du fer et une surcharge progressive, avec atteinte du foie, du pancréas, du cœur, des articulations et de la peau. Les formes non‑HFE (gènes HJV, HAMP, TFR2, SLC40A1) se voient surtout en pédiatrie ou dans des phénotypes atypiques.

Les symptômes que vous rencontrez fréquemment sont une fatigue extrême, des arthralgies, un diabète ou une mélanodermie. Sur le plan biologique, la triade ferritine élevée, saturation de la transferrine > 45 % et élévation des transaminases doit conduire au test génétique. Le traitement est simple dans sa logique – saignées régulières (phlébotomies) – mais exigeant pour le patient. L’enjeu majeur est la prévention du carcinome hépatocellulaire, dont le risque peut atteindre 20 à 30 % chez les cirrhotiques non traités.

Déficit en alpha‑1 antitrypsine (SERPINA1) : polymorphismes PiZZ, inclusions PAS‑positives et risque d’hépatocarcinome

Le déficit en alpha‑1 antitrypsine se situe au carrefour du foie et du poumon. Les allèles pathogènes du gène SERPINA1, en particulier PiZ, conduisent à une A1AT polymérisée dans l’hépatocyte et déficitaire dans la circulation. Vous voyez ainsi deux conséquences : une maladie hépatique (cholestase néonatale, cytolyse chronique, cirrhose chez l’adulte) et une broncho‑pneumopathie chronique obstructive précoce, même en l’absence de tabagisme.

Le dépistage repose sur le dosage sérique de l’A1AT (en tenant compte de l’inflammation), suivi d’un phénotypage et d’un génotypage. En pratique, environ 15 % des patients PiZZ nécessiteront une transplantation hépatique. Mon observation clinique est qu’une grande partie des cirrhoses « cryptogéniques » de l’adulte jeune masque en réalité une hétérozygotie PiMZ associée à d’autres facteurs (alcool, NASH, VHC). Le suivi doit intégrer un dépistage régulier du carcinome hépatocellulaire, le risque étant clairement augmenté.

Glycogénoses hépatiques (types I, III, VI, IX) : gènes G6PC, AGL, PHKA2 et profil biologique typique

Les glycogénoses hépatiques sont des erreurs innées du métabolisme du glycogène. Les types I (gène G6PC), III (gène AGL), VI et IX (gènes PHKA2 et apparentés) se traduisent par une incapacité à mobiliser correctement le glycogène stocké. Vous reconnaissez ces pathologies chez l’enfant par une hépatomégalie, des hypoglycémies de jeûne, une hypertriglycéridémie, une hyperuricémie et parfois une élévation modérée des transaminases.

Sur le long terme, certaines formes entraînent une fibrose, des adénomes hépatiques et un risque de transformation maligne. Le diagnostic repose sur des dosages enzymatiques spécifiques, la génétique moléculaire et parfois la biopsie hépatique montrant une surcharge en glycogène anormal. La prise en charge est essentiellement diététique (repas fractionnés, apports en amidon cru) mais la transplantation hépatique est discutée en cas de cirrhose compliquée ou de tumeurs multiples.

Maladies lysosomales avec atteinte hépatique : Niemann‑Pick, gaucher, maladie de fabry et cholestase

Plusieurs maladies lysosomales, comme Niemann‑Pick, Gaucher ou Fabry, comportent une atteinte hépatosplénique majeure. Dans la maladie de Gaucher, un déficit en glucocérébrosidase provoque une surcharge lipidique des macrophages, entraînant splénomégalie, hépatomégalie, cytopénies et douleurs osseuses. Les formes pédiatriques les plus sévères peuvent mimer une maladie de surcharge purement hépatique.

Dans le déficit en lipase acide lysosomale (LAL‑D), la stéatose microvésiculaire, l’athéromatose précoce et l’hypercholestérolémie sévère chez l’enfant doivent vous alerter. Le diagnostic est aujourd’hui facilité par des tests enzymatiques sur buvard, et des thérapies de remplacement enzymatique sont disponibles ou en cours d’évaluation. L’expérience clinique montre que plus le traitement est instauré tôt, plus le risque de cirrhose et d’insuffisance hépatique terminale diminue.

Cholestases génétiques de l’enfant et de l’adulte : PFIC, BRIC et cholangiopathies héréditaires

Cholestases intrahépatiques familiales progressives (PFIC1‑6) : ATP8B1, ABCB11, ABCB4, TJP2, NR1H4, MYO5B

Les PFIC (progressive familial intrahepatic cholestasis) représentent un spectre de cholestases graves de l’enfant, d’origine génétique. Les gènes ATP8B1 (PFIC1), ABCB11 (PFIC2), ABCB4 (PFIC3), TJP2 (PFIC4), NR1H4 (PFIC5) et MYO5B (PFIC6) sont impliqués. Vous rencontrez typiquement un nourrisson avec ictère, prurit insomniant, retard staturo-pondéral et parfois complications de malabsorption.

Un détail clinique particulièrement utile est la valeur de la GGT : très basse dans les PFIC1 et PFIC2, élevée dans la PFIC3. Sans prise en charge, la majorité de ces enfants évolue vers la cirrhose et l’insuffisance hépatique avant l’adolescence. Les approches actuelles combinent acide ursodésoxycholique, résines chélatrices des acides biliaires, chirurgies dérivatives biliaires et, pour les formes sévères, transplantation hépatique, qui corrige en général le défaut de sécrétion biliaire.

Cholestase intrahépatique bénigne récurrente (BRIC) : présentation clinique, gènes impliqués et évolution

La cholestase intrahépatique bénigne récurrente (BRIC) partage les mêmes gènes que certaines PFIC (ATP8B1 et ABCB11), mais le phénotype est beaucoup plus modéré. Elle se manifeste par des poussées de cholestase avec prurit intense et ictère, séparées par des périodes de rémission complète. Si vous prenez le temps d’interroger l’histoire familiale, un caractère autosomique récessif est souvent retrouvé.

Contrairement aux PFIC, l’évolution vers la cirrhose est rare, mais la qualité de vie peut être très altérée par les démangeaisons. Les traitements sont essentiellement symptomatiques : acide ursodésoxycholique, rifampicine, résines échangeuses d’ions. Des essais évaluent actuellement des inhibiteurs du transporteur ASBT (apical sodium dependent bile acid transporter) pour réduire la charge en acides biliaires et le prurit.

Fibrose hépatique congénitale et maladie de caroli : anomalies de PKHD1 et dilatations des voies biliaires

La fibrose hépatique congénitale et la maladie de Caroli résultent le plus souvent de mutations du gène PKHD1, également impliqué dans la polykystose rénale autosomique récessive. Vous êtes alors confronté à des enfants ou jeunes adultes présentant une hépatosplénomégalie, une hypertension portale précoce avec varices œsophagiennes, parfois des cholangites répétées lorsque les voies biliaires intra‑hépatiques sont dilatées (maladie de Caroli).

Sur le plan radiologique, l’IRM et la cholangio‑IRM montrent des dilatations segmentaires ou diffuses de l’arbre biliaire, associées à une architecture fibreuse portale. Le traitement est essentiellement symptomatique (prévention des hémorragies digestives, antibiothérapie des cholangites) mais la transplantation hépatique est discutée en cas de formes compliquées ou associées à une défaillance rénale terminale.

Syndromes d’alagille (JAG1, NOTCH2) : dysplasie des canaux biliaires, atteintes cardiaques et facies typique

Le syndrome d’Alagille est une maladie génétique autosomique dominante liée à des anomalies de la voie NOTCH (gènes JAG1 et NOTCH2). La signature histologique est une pauvreté des canaux biliaires, entraînant une cholestase chronique dès l’enfance. En pratique, vous reconnaissez souvent ces patients à un faciès caractéristique (front bombé, menton pointu, yeux écartés), à des malformations cardiaques (sténose pulmonaire notamment) et parfois à des anomalies vertébrales ou oculaires.

Plus de 85 % des enfants atteints présentent une atteinte hépatique, avec un prurit souvent sévère. La mortalité globale (10–17 %) est principalement liée aux complications cardiaques ou vasculaires. Le suivi doit donc être multidisciplinaire : hépatologie, cardiologie, néphrologie, ophtalmologie. La transplantation hépatique est indiquée soit pour la décompensation cirrhotique, soit pour un prurit intraitable altérant profondément la vie quotidienne.

Diagnostic différentiel entre cholestases génétiques et cholangites auto‑immunes (CBP, CSP)

Chez l’adulte, une cholestase chronique évoque spontanément pour vous une cholangite biliaire primitive (CBP) ou une cholangite sclérosante primitive (CSP). Pourtant, des formes atténuées de PFIC, de déficit en MDR3 ou de syndrome d’Alagille peuvent se révéler tardivement. Le diagnostic différentiel repose sur quelques éléments clés : présence d’auto‑anticorps spécifiques (anti‑mitochondries pour la CBP), association à une MICI pour la CSP, aspect typique de la cholangio‑IRM et contexte familial.

Une partie des patientes avec cholestase intrahépatique de la grossesse à répétition porte des variants hétérozygotes d’ABCB4 ou d’ABCB11, brouillant la frontière entre cholestase « hormonale » et cholestase génétique. Pour vous, la prudence impose de penser génétique devant toute cholestase chronique atypique, résistante à l’acide ursodésoxycholique ou associée à des antécédents familiaux d’atteinte hépatique inexpliquée.

Syndromes hépatiques dans les maladies génétiques multiviscérales

Atteinte hépatique dans la mucoviscidose (CFTR) : cirrhose focale, stéatose et hypertension portale

La mucoviscidose est avant tout connue pour ses atteintes respiratoires et pancréatiques, mais l’atteinte hépatique touche 20 à 30 % des patients selon les cohortes. Le gène CFTR étant exprimé dans l’épithélium biliaire, sa mutation entraîne une bile plus épaisse, des obstructions canaliculaires et une cholangite chronique. Vous observez alors une cirrhose focale, une stéatose et, chez certains patients, une hypertension portale avec splénomégalie et varices œsophagiennes.

L’arrivée des modulateurs de CFTR (ivacaftor, elexacaftor/tezacaftor/ivacaftor) pour les mutations éligibles ouvre des perspectives nouvelles. Des données récentes suggèrent un impact favorable sur certains paramètres hépatiques, bien que le recul reste limité. Dans les formes de cirrhose avancée, la transplantation hépatique – parfois combinée foie‑poumons – reste une option, avec des résultats en nette amélioration au cours des deux dernières décennies.

Foie polykystique autosomique dominant et récessif (PKD1, PKD2, PKHD1) : corrélation génotype‑phénotype

Le foie polykystique s’intègre souvent dans le cadre des polykystoses rénales autosomiques dominantes (gènes PKD1, PKD2) ou récessives (PKHD1). Chez l’adulte, la présence de multiples kystes hépatiques, parfois géants, est surtout un problème de volume (douleurs, compression, gêne respiratoire) plutôt que de fonction hépatique. Chez l’enfant avec polykystose récessive, la fibrose hépatique et l’hypertension portale sont plus au premier plan.

Pour la pratique, la corrélation génotype‑phénotype aide à anticiper le rythme de progression et les complications. Les options thérapeutiques vont de la simple surveillance à la fenestration de kystes, à la dérivation portale ou, dans les cas extrêmes, à la transplantation hépatique isolée ou combinée foie‑rein. L’expérience de plusieurs centres montre que la qualité de vie peut être considérablement améliorée par des interventions ciblées sur les plus gros kystes, même sans transplantation.

Syndromes mitochondriaux avec cytolyse et insuffisance hépatique (POLG, DGUOK, MPV17)

Les syndromes mitochondriaux impliquant le foie, dus à des mutations de POLG, DGUOK, MPV17 ou d’autres gènes de la biogenèse mitochondriale, se manifestent souvent chez le nourrisson ou le jeune enfant par une cytolyse aiguë ou une insuffisance hépatique fulminante. Ces patients présentent fréquemment une atteinte neurologique sévère, une hypotonie, une acidose lactique et parfois une atteinte cardiaque.

Le défi pour vous est de reconnaître la composante mitochondriale avant d’envisager une transplantation hépatique, car certaines mutations (POLG notamment) sont associées à un mauvais pronostic neurologique post‑greffe. Les techniques de séquençage ciblé ou d’exome sont devenues essentielles dans cette situation. Sur le plan pratique, la prise en charge reste surtout de support, avec des discussions éthiques complexes sur l’indication de greffe chez des enfants très sévèrement atteints.

Atteinte hépatique dans les syndromes chromosomiques (down, turner, noonan) et anomalies du développement hépatobiliaire

Certains syndromes chromosomiques s’accompagnent d’anomalies du développement hépatobiliaire : atrésie des voies biliaires plus fréquente dans la trisomie 21, hypertransaminasémie bénigne ou stéatose dans le syndrome de Turner, anomalies vasculaires portales ou de la vésicule biliaire dans le syndrome de Noonan. Ces associations ne relèvent pas toujours d’un gène unique identifié, mais modifient pour vous la probabilité prétest d’une cause génétique lorsqu’un enfant porteur de ces syndromes présente une cholestase ou une cytolyse.

Un point important pour la pratique clinique est de ne pas attribuer trop rapidement une anomalie hépatique à la seule « étiquette chromosomique ». Les mêmes patients peuvent développer une maladie de Wilson, un déficit en A1AT ou une cholangite auto‑immune. La vigilance reste donc de mise, avec un bilan hépatique complet en cas de symptômes persistants ou de perturbations biologiques répétées.

Stratégies diagnostiques : de la biologie standard au séquençage haut débit

Bilan biologique ciblé : transaminases, GGT, phosphatases alcalines, céruléoplasmine, ferritine et phénotypage sérique

Devant une cytolyse ou une cholestase inexpliquée, la première étape reste un bilan biologique structuré. Les transaminases, la GGT, les phosphatases alcalines, la bilirubine, l’INR, l’albumine et les plaquettes évaluent la fonction hépatique globale. Des examens plus spécifiques orientent vers certaines maladies génétiques : céruléoplasmine et cuprurie pour la maladie de Wilson, ferritine et saturation de la transferrine pour l’hémochromatose, dosage de l’alpha‑1 antitrypsine avec phénotypage pour le déficit en A1AT.

Un exemple chiffré : dans une cohorte d’adultes avec cytolyse chronique idiopathique, un déficit en A1AT est retrouvé dans 2 à 3 % des cas, une maladie de Wilson dans environ 1 %, une hémochromatose génétique dans 5 %. Ce rendement n’est pas négligeable et justifie, à mon sens, un dépistage systématique de ces grandes causes dans les cytolyses persistantes sans étiologie évidente.

Imagerie hépatique spécialisée : IRM avec quantification du fer et du cuivre, élastographie, cholangio‑IRM

L’imagerie de pointe a profondément changé le diagnostic des maladies génétiques du foie. L’IRM hépatique avec séquences spécifiques permet de quantifier la surcharge en fer, d’orienter vers une hémochromatose et de suivre l’efficacité des phlébotomies. Des séquences avancées sont en cours de développement pour estimer la charge en cuivre, même si la biopsie reste actuellement la référence.

L’élastographie (FibroScan ou IRM élastographique) offre une évaluation non invasive de la fibrose, utile pour toutes ces hépatopathies chroniques. La cholangio‑IRM est devenue l’examen de choix pour explorer les anomalies des voies biliaires : CSP, maladie de Caroli, formes atténuées de PFIC3. Dans une stratégie diagnostique raisonnée, ces techniques vous permettent de limiter les indications de biopsie aux cas réellement nécessaires.

Biopsie hépatique et histologie : inclusions PAS‑D, dépôts de cuivre (rhodanine), surcharge en fer (perls)

La biopsie hépatique conserve une place importante, notamment lorsque la clinique et la biologie sont discordantes. L’histologie peut révéler des éléments quasi pathognomoniques : inclusions PAS‑positives résistantes à la diastase pour le déficit en A1AT, dépôts cuivreux colorés à la rhodanine dans la maladie de Wilson, surcharge en fer marquée par la coloration de Perls dans l’hémochromatose, stéatose microvésiculaire dans le déficit en LAL.

Un tableau comparatif peut vous aider à mémoriser ces signatures :

Pathologie Marqueur histologique Coloration clé
Déficit en A1AT Inclusions cytoplasmiques arrondies PAS‑D
Maladie de Wilson Dépôts cuivreux périportaux Rhodanine
Hémochromatose Surcharge en fer hépatocytaire Perls
LAL‑D Stéatose microvésiculaire diffuse Colorations lipidiques

La voie d’abord (transjugulaire versus percutanée) doit être adaptée au contexte (troubles de la coagulation, hypertension portale) pour garantir la sécurité du geste tout en obtenant un prélèvement adéquat.

Panel de gènes, exome et génome complet : indications du NGS dans les maladies génétiques du foie

Le séquençage de nouvelle génération (NGS) est devenu un outil central en hépatogénétique. Les panels de gènes dédiés aux « maladies métaboliques du foie », aux cholestases ou aux hépatites cryptogéniques offrent aujourd’hui des rendements diagnostiques de 30 à 60 % selon les séries. L’exome ou le génome complet sont réservés aux tableaux très complexes ou aux cas restés sans diagnostic après un premier niveau de panel.

La clé pour vous est de choisir la bonne stratégie au bon moment : panel restreint pour une suspicion forte (maladie de Wilson, A1AT, hémochromatose), panel élargi pour une cholestase néonatale ou une cytolyse pédiatrique indéterminée, exome pour les syndromes multiviscéraux rares. Le délai de rendu des résultats reste un enjeu pratique majeur, surtout dans les insuffisances hépatiques fulminantes où la décision de transplantation doit parfois être prise avant d’obtenir la signature génétique.

Conseil génétique, étude familiale et diagnostic prénatal dans les hépatopathies héréditaires

Une fois la mutation identifiée chez un patient index, le travail ne s’arrête pas. Le conseil génétique permet d’informer la famille sur le mode de transmission (autosomique récessif, dominant, lié à l’X), le risque pour la fratrie et les générations futures, et les possibilités de dépistage chez les apparentés. Dans les maladies graves à début pédiatrique (PFIC sévères, LAL‑D à début infantile, certaines formes de maladie de Wilson fulminante), le diagnostic prénatal ou préimplantatoire peut être discuté.

Dans la pratique, l’étude familiale se révèle souvent très rentable : environ 25 % des apparentés de premier degré dans certaines cohortes se voient diagnostiquer une forme asymptomatique ou paucisymptomatique d’hémochromatose, de déficit en A1AT ou de maladie de Wilson. Mon expérience est que ce dépistage en cascade, bien expliqué, est généralement bien accepté grâce à la perspective d’un traitement précoce prévenant des complications graves.

Prise en charge thérapeutique et perspectives de médecine de précision

Chélateurs et modulateurs métaboliques : d‑pénicillamine, trientine, zinc, déféroxamine, déférapirone

Les traitements des maladies de surcharge métallique reposent depuis longtemps sur des chélateurs. Dans la maladie de Wilson, la D‑pénicillamine et la trientine augmentent l’élimination urinaire du cuivre, tandis que le zinc diminue son absorption intestinale. Dans les hémochromatoses, les chélateurs du fer (déféroxamine, déférapirone, déférasirox) sont surtout réservés aux formes secondaires ou aux patients ne tolérant pas les phlébotomies.

La personnalisation du traitement est essentielle : certains patients de Wilson aggravent transitoirement leurs symptômes neurologiques sous D‑pénicillamine et bénéficient davantage d’une stratégie zinc + trientine. Le suivi doit intégrer des dosages réguliers de cuivre libre, de ferritine, le contrôle des effets indésirables (cytopénies, atteintes rénales ou auditives) et une évaluation de l’observance, souvent mise à rude épreuve dans ces maladies chroniques débutant à l’adolescence.

Acide ursodésoxycholique, acide obéticholique et nouveaux agonistes FXR dans les cholestases génétiques

L’acide ursodésoxycholique (AUDC) reste le traitement de première ligne des cholestases cholangiocytaires, notamment la CBP et certaines PFIC partiellement sécrétrices. Il améliore la biochimie hépatique et prolonge la survie sans transplantation, en particulier lorsque la réponse biologique est complète (normalisation de la bilirubine et des PAL). Cependant, environ un tiers des patients reste non‑répondeur ou insuffisamment répondeur.

L’acide obéticholique, agoniste du récepteur nucléaire FXR, a obtenu une AMM conditionnelle dans la CBP insuffisamment contrôlée par l’AUDC. Des agonistes FXR et PPAR de nouvelle génération, ainsi que des inhibiteurs d’ASBT, sont actuellement testés dans les PFIC, la CSP et d’autres cholestases génétiques. Pour vous, ces molécules représentent une transition vers une vraie médecine de précision, ciblant directement les voies de régulation des acides biliaires plutôt que de moduler uniquement le flux biliaire.

Indications et résultats de la transplantation hépatique dans la maladie de wilson, les PFIC et les glycogénoses

La transplantation hépatique constitue souvent l’ultime recours, mais aussi une véritable « correction génique fonctionnelle » pour plusieurs maladies. Dans la maladie de Wilson, elle guérit l’anomalie métabolique, avec des survies à 5 ans dépassant 80–90 % dans les centres experts, y compris dans les indications d’insuffisance hépatique aiguë fulminante. Dans les PFIC, elle corrige la cholestase et améliore spectaculairement le prurit, mais laisse persister certaines atteintes extra‑hépatiques (diarrhée, atteinte auditive dans PFIC1, par exemple).

Pour les glycogénoses compliquées de cirrhose, de multiples adénomes ou de carcinome, la transplantation supprime le défaut enzymatique hépatique mais pas toujours les complications extra‑hépatiques (atteinte rénale ou musculaire dans certains types). L’indication doit donc être pesée dans une vision globale du patient. Les registres internationaux de transplantation montrent néanmoins une tendance nette à l’amélioration des résultats au cours des deux dernières décennies, grâce à une meilleure sélection des indications et à des protocoles d’immunosuppression affinés.

Thérapies géniques et ARN interférents : essais cliniques pour AAT, PFIC, amylose héréditaire et au‑delà

Les avancées récentes en thérapie génique et en ARN interférents transforment progressivement le paysage thérapeutique. Des essais de thérapie génique in vivo pour la maladie de Wilson et la glycogénose de type I sont en cours, utilisant des vecteurs AAV pour délivrer une copie fonctionnelle de ATP7B ou G6PC au foie. Dans le déficit en A1AT, des stratégies d’ARN interférents visent à réduire la production de la protéine mutée au niveau hépatique, avec l’espoir de prévenir la cirrhose tout en maintenant une protection pulmonaire via des traitements de substitution.

Les succès déjà obtenus dans l’amylose héréditaire à transthyrétine et dans certaines hypercholestérolémies familiales montrent que ces technologies sont transposables à d’autres hépatopathies génétiques. Pour vous, la question pratique sera bientôt moins « existe‑t‑il un traitement de support ? » que « ce patient est‑il éligible à une thérapie ciblant son gène ou sa voie de signalisation spécifique ? »

Suivi à long terme, dépistage du carcinome hépatocellulaire et registres internationaux de maladies rares

Le suivi à long terme des maladies génétiques du foie ne se limite pas à surveiller les transaminases. Dans toutes les pathologies associées à une fibrose avancée – hémochromatose, déficit en A1AT, PFIC, maladie de Wilson, glycogénoses – un dépistage régulier du carcinome hépatocellulaire s’impose : échographie hépatique tous les 6 mois, parfois associée à un dosage d’alpha‑foetoprotéine. Plusieurs études montrent que ce dépistage améliore nettement la survie en permettant un traitement curatif à un stade précoce.

Les registres nationaux et internationaux de maladies hépatiques rares jouent un rôle crucial pour affiner la connaissance de l’histoire naturelle, identifier les facteurs de risque de complications et évaluer en vie réelle les nouveaux traitements. Pour vous, participer à ces registres est une façon concrète d’offrir à vos patients l’accès aux innovations thérapeutiques et à des protocoles de suivi optimisés, tout en contribuant à une meilleure compréhension globale de ces hépatopathies héréditaires complexes.